Les panoramas et les beautés naturelles s’enchaînent tels les kilomètres et les dénivelés parcourus. Une quinzaine de kilomètres après Villa Cerro Castillo, s’arrête l’asphalte, 9517km pédalé depuis mon départ, quelques centaines de mètres avant les cailloux et la poussière, première crevaison. 

Démontage de la roue arrière et réparation de la chambre à air avant de poursuivre sous le soleil.

Me voilà dans la vallée que je percevais au loin hier depuis mon perchoir, vaste et verdoyante, en son sein un large cours d’eau avec des lagons turquoise, c’est splendide. Le vent s’est réveillé, puissant, de face bien évidemment, il ralentit fortement la progression.

Encore quelques kilomètres et la route est coupé jusqu’à 17h, les cantonniers dynamitent la zone pour améliorer la route. Rencontre avec David et Déborah, un couple d’italien puis avec José et Flor, deux argentins cyclo-voyageurs sur le route depuis deux ans. 

La route s’ouvre comme prévu à 17h, une ascension de 400m s’offre à nous, à mi chemin deuxième crevaison de la journée, toujours sur le roue arrière, j’en viens à regretter mon pneu Schwalbe anti crevaison. David et José me filent un coup de main.

On finira la journée tous ensemble pour se trouver un lieu de campement sauvage avant la nuit non loin du lagon Cofre et d’un torrent régénérateur. 

On a juste le temps de s’installer, manger un morceau et de se laver dans l’eau glacée avant de s’engouffrer sous nos toiles bercés durant toute la nuit par les gouttes de pluies.

Au petit matin le soleil perce un petit moment, néanmoins insuffisant pour sécher les toiles de tente et déjà la bruine refait son apparition. Démontage, pliage, démarrage, les premiers kilomètres sont en descente, je trace, jusqu’au fond d’une autre vallée ample, sauvage et boisée au bord des méandres du fleuve qui ondulent entres les cailloux où reposent une multitude de troncs d’arbres morts.

Plus loin le lac général Carrera apparait de toute sa force turquoise, on croirait les eaux des Caraïbes, cependant plus montagneux, plus rocailleux, moins tropical avec quelques glaciers en prime dans l’arrière plan.

Arrivée à Puerto Río Tranquilo après une soixantaine de kilomètres, de suite un bateau disponible, les formations naturelles, chapelle et cathédrale de marbre sont des immanquables de la région. Le lac est le deuxième plus grand d’Amérique et le plus profond avec 600m de profondeur, il est divisé entre le Chili et l’Argentine, lago général Carrera d’un côté et lago Buenos Aires de l’autre, les locaux préfèrent l’appeler sous son nom d’origine lago Chelquen. Quelle idée de donner à un lac le nom d’un général? Doit y a avoir du Pinochet dans cette histoire...

En se retirant il y a plusieurs millions d’années le glacier a laissé place à cette énorme lac aux couleurs variants de vert au bleu turquoise selon la lumière, des formations de marbres impressionnantes et imposantes sont apparues, de bois pétrifié, chacun y voit différentes formes, la tête de chiens, la tortue, l’éléphant qui boit, etc...

Plus tard Rdv sur la place du village avec Alejandro mon hôte couchsurfing pour la nuit. En l’attendant je fais connaissance avec Eduardo, Andrea et Jacomo, un chilien et deux italiens qui pédalent un bout de la route Australe.

La soirée chez Alejandro est comme je les aime, ça brasse les nationalités, Italie, Allemagne, France, Chili, Pérou, Argentine, tout ce beau monde échange, joue quelques notes, chante, converse et mange dans la bonne humeur; une des règles de la maison est que seul l’espagnol est autorisé. Bonne ambiance, j’y serai bien resté quelques jours de plus malheureuement mon timing m’impose de continuer et d’enchaîner encore et toujours les dénivelés pétrés et poussiéreux.

Le matin, grand bleu, sur les hauteurs les panoramas sur le lac turquoise sont époustouflants, les trente premiers kilomètres se font vent de face jusqu’à ce que la route s’oriente vers le sud, ensuite c’est crème avec le vent dans le dos, ça change tout de suite.

Il faut aller tout au bout du lac Chelquen, passé à proximité du lac Negro avant d’arrivé au lac Bertrand. Dès que l’on s’éloigne des lacs et de l’eau, la végétation rappelle la steppe argentine.

Sur la route je dépasse dans une montée les trois compères rencontrés la veille sur la place du village, je les distance à la vitesse d’un jeune de quinze ans m’avouera plus tard Eduardo. Ils hallucinent! 

On se retrouve à Puerto Bertrand et nous installons dans le même camping, vin et nourriture en commun, le chef de cuisine se met à l’œuvre :-) improvisation à la Greg avec thon, moules, oignons, crème, épices et pâtes. Échange durant la soirée avec d’autres chiliens, la bonne humeur est encore au rendez-vous.

Une des fixation de mes sacoches n’a pas supporter les chemins cahoteux en tôle ondulée, elle a rompu sous la fréquence des vibrations malgré les sangles de renforts additionnels, c’est déjà la deuxième fois après le Brésil, j’espère que la garantie Ortlieb sera efficiente, pour le moment, par chance il me reste une pièce de rechange.

Le lendemain les italiens vont pêcher, ils ont trop souffert la veille, on se retrouvera plus tard à Cochrane, Eduardo prend de l’avance en partant une demi-heure devant, selon lui je pédale comme une machine, il ne fait aucun doute qu’on se retrouvera sous peu sur la route. 

En sortant de Puerto Bertrand, il faut longer la rivière Baker, le cours d’eau le plus puissant du Chili avec un débit de 900m3/sec d’eaux turquoises parcourant 175km jusqu’au Pacifique, à côté de Caleta Tortel, ma destination, point d’entrée du labyrinthe de fjords d’où partira le ferry en direction de Puerto Natales.

L’étape du jour est superbe, la lumière est belle, les panoramas également, confluents du Chacabuco et de la rivière Baker, cascades, paysages de steppe et histoire se mêlent et s’entremêlent, beautés naturelles du parc national Patagonia.

je m’y pose un bon moment pour prendre quelques photos, faire le sentier et manger un morceau, soudain Eduardo apparaît, nous finissons l’étape ensemble 

L’orientation est-ouest de la vallée Chacabuco l’a converti en un corridor, tant pour la vie sauvage que pour l’être humain. les archéologues ayant trouvée des traces de présence humaine qui remonte à plus de 8000 ans. Au vingtième siècle commença dans cette zone l’aire pionnière exploratrice et agricole, l’élevage de moutons dont la laine était acheminé via cette route ardue par voie de terre et d’eau jusqu’au Pacifique puis vers d’autres marchés plus distant.

En repartant des guaiacos se postent sur la route, en pédalant doucement sans faire de bruit, ni de mouvement brusque, nous arrivons à les approcher à moins de trois mètres, ils sont majestueux, hésitant, ne sachant s’ils doivent nous considérer comme des menaces réelles.

comme toujours les vingt derniers kilomètres sont les plus durs, point de portion plane dans la région, c’est en haut et en bas, en haut en bas, sans arrêt.

Quelques splendeurs naturelles plus loin après une dernière grimpée difficile la petite ville de Cochrane se présente à nous, nous prospectons pour quelques cabanes à partager pour la nuit, avec les italiens qui arriveront sous peu avec le bus.

Confirmé, ce soir, le luxe d’un lieu chauffé au bois, d’une cuisine et d’un bon lit, encore deux jours et environ 135km jusqu’à Tortel.

Le jour suivant est une des étapes les plus difficile en mode ascension durant les trente premiers kilomètres, pédalage en compagnie de Eduardo, quelques kilomètres avant le col, nous rencontrons Luka, une jeune allemande qui pédale depuis Ushuaia, avec qui nous partageons la pause déjeuner au sommet d’une falaise avec vue sur la laguna larga et le lac Chacabuco, nos mouvements attire l’intérêt d’un condor qui apparait soudain volant juste en face de nous à quelques mètres de distances, ses trois mètres d’envergures sont impressionnants. La pause valait le coup, rien que pour ces quelques secondes où mère nature nous a montré de très près une de ses espèces dont l’observation est tant désirée par les voyageurs dans ces contrées mythiques de la Patagonie.

Bon vent Luka et bonne route! À la reprise ça monte encore plus fort et les jambes sont lourdes, il reste une cinquantaine de km à parcourir, la journée sera longue.

Heureusement assez vite apparait le col et derrière plus d’une dizaine de km gratuit, sans effort, hormis le maintien du guidon et la mise à l’épreuve de nos capacités de pilotage du bike dans les cailloux et contre le vent.

Au bout de 82km nous arrivons au bout de nos efforts, pour nous installer dans un camping, dont la charmante propriétaire nous autorise à nous installer dans le refuge en raison des bourrasques, demain pas besoin de sécher la tente, couverture thermique à même le sol, matelas et sac de couchage seront suffisants.

En attendant les italiens, je commence à cuisiner, pour le deuxième soir de suite je prépare un Guinzo, spécialité chilienne, à base de crème de courge, lentilles, oignons, ails, saucisses à cuire et pâtes, cette fois moins piquant selon les désirs de Eduardo pas trop habitué à la nourriture épicée. Arrivée de Andrea et Jocomo qui ont fini en stop les vingt dernier km.

Les boys me qualifient de chef, ça fait plaisir, mais ce soir point de bière artisanale, ni d’une bonne bouteille de vin comme la veille, faut dire qu’on est loin de tout au milieu de la nature.

Le lendemain petit déjeuner traditionnel, copieux avant d’emprunter la guitare de la maison pour chanter chacun son tour, des classiques italiens au rock en anglais en passant par la bossa nova … aujourd’hui il n’y aura que 54km ce devrait être une balade de santé.

En fait ce n’est jamais le cas en Patagonie, la route rocailleuse, bosselée en forme de tôle ondulée est en mauvaise état et c’est vraiment tape cul.

On retrouve la rivière Baker, pédalons quasiment dans son lit, à flanc de falaise avec quelques glaciers en arrières plan. Le plus délirant dans cette histoire c’est que notre altitude n’est que de 20 à 30 mètres, pourtant nous sommes bien dans un paysage montagneux, complètement improbable en comparaison aux paysages alpins, les glaciers trônent à moins de 1500m d’altitude.

Un argentin nous doublent dans une montée avec son vélo VTT ultra léger sans aucune charge, l’envie me prend d’aller le chercher, je laisse mes compagnons de route, démarrage en côte, poursuite, puis repasse le mec avant la fin de la montée, il jette à coup d’oeil à mon bike, stupéfié que je puisse le laisser derrière moi avec tant de charges.

Finalement nous entamons la discussion, Frederico ayant vécu en Suisse, parle très bien le français, l’étape du jour se finit à 5 cyclistes et 4 nationalités. Il repare dans l’autre sens l’arrivée à Caleta Tortel pendant que nous franchissons la porte d’entrée des fjords, véritable labyrinthe, qui furent des repères et des caches de pirates pendant très longtemps .

Caleta Tortel est entièrement monté sur pilotis, lové dans des falaises escarpés, baigné par des eaux vertes émeraudes, le lieux est connu historiquement pour la qualité de son bois, cyprès imputrescibles.

il faut descendre les bikes sur les quais en passant par les escaliers en bois, compliqué avec pneu crevé, à l’avant cette fois.

En arrivant au point d’embarquement, changement de la chambre à air avant de partager une bière avec mes compères italiens. Ici c’est comme aux Etats-Unis, une bouteille d’alcool ne peut apparaitre dans la rue, j’enfile donc un gant sur la bouteille de bière, les gens à côté de moi sont mort de rire, une serviette sur le pack de bières.

Quelques heures à tuer pour visiter le lieu et déambuler sur les passerelles en bois pour profiter des différents panoramas.

Une dernière bière artisanale avec Eduardo, David et Déborah avant de monter à bord du ferry en compagnie de Andrea et Jacomo. Nous quittons Tortel à 23h pour plus de 40h de navigation au milieu des fjords.

Dans les premières heures de la nuit et du jour la pluie et la brume estompe la beauté des lieux, à midi accostage à Puerto Eden dissimulé dans le dédale des fjords, un hameau côtier avec ses maisons montées sur pilotis, ses parterres de coquillage, ses bateaux de pêche et son point de vue niché sur les hauteurs qui donne un aperçu des environs.

Le jour passant les conditions s’améliorent, durant l’après-midi le soleil perce enfin pour accentuer l’intensité de vie colorée à ces lieux préservés.

Les îlots sont recouverts de végétation dense aux escarpements abruptes, des tertres plantés par les dieux au milieu de cette zone aquatique avec souvent des cascades ou des cours d’eau s’écoulant depuis la ligne de faîte, pour les plus hauts, le sommet est grisé minéral, saupoudré de quelques traces de neige et parfois revêtus de neiges éternelles ou d’un pic rocheux entouré de glaciers à proximité du canal Wide.

Le temps s’écoule doucement à bord, ce qui me permet de rattraper mon retard dans mes écrits et de penser aux options possible pour la suite du périple sachant que je souhaite toucher le sud du continent puis remonter à Punta Arenas avant le 10 février et que cela représente 1400km. 

Deuxième jour de navigation, il pleut fort, les paysages demeurent dans la même veine, sauves, verticales et aquatiques, une des solutions qui s’impose pour être dans les temps est de faire l’extrême sud en ferry toujours en navigant dans les méandres du labyrinthe des fjords, en arrivant à Puerto Natales il faudra prospecter au plus vite pour prendre la bonne décision, du nord vers le sud ou inversement, quel timing, où et comment, Ushuaia la fin du monde commercialement parlant ou Puerto Williams une ile chilienne encore plus au sud?

La suite sous peu pour de nouvelles aventures…